Avdiivka – Gaëlle Girbes

Avdiivka – Gaëlle Girbes

« Il n’y a plus de roses dans la zone grise »
Avdiivka, une ville sur le front. Ukraine. Février 2017

Avdiivka est située en banlieue nord de Donetsk, une dizaine de kilomètres séparent ce bourg ukrainien du fief séparatiste. Cette ville qui comptait 35 000 habitants avant la guerre ne compte aujourd’hui plus que 16 000 habitants. Sous contrôle gouvernemental ukrainien, elle est devenue le point chaud de ce conflit, les positions ukrainiennes et pro-russes sont distantes d’une cinquantaine de mètres par endroits, à portée de tirs des lance-roquettes et des armes légères.
Depuis 3 ans les combats d’artilleries n’ont pas cessé malgré les accords de paix de Minsk. L’agglomération d’Avdiivka fait l’objet d’affrontements de plus en plus violents. Depuis le dimanche 29 janvier, 12 soldats ukrainiens ont trouvé la mort, et il y a eu près de 50 blessés. Les zones civiles ont été touchées par les bombardements.

Chaque soir les observateurs de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) quittent Avdiivka à 17h, à ce moment-là, la vie disparaît doucement des rues pour laisser place au son des tirs d’artillerie . . . Il est 19h dans la ville d’Avdiivka, quand le grondement de la guerre se fait à nouveau entendre, les vitres tremblent, les bombardements ont repris, plus proches encore . . .

En cette soirée du 24 février les attaques reprennent malgré le cessez-le- feu. Mais, cette fois-ci, avec une plus haute intensité que ces deux dernières semaines, ce sont 60 tirs qui seront comptés
en moins de deux heures de temps. Mortier de 152 mm, 120 mm, tirs de tanks et de roquettes Grad déchirent le ciel. Ces armes pourtant interdites par les accords de Minsk atterrissent, ce soir, sur la « Promazone » et « Chasse royale », deux lignes de front ukrainiennes situées au sud de la ville face à Donetsk. Les bombardements, plus proches qu’à l’accoutumée, ne s’arrêtent pas cette fois-ci, aux lignes de front mais atteignent les zones civiles. Il est 6h du matin quand les officiers de l’ATO (anti terrorisme opération) partent à la recherche des endroits touchés. Il n’y a plus d’électricité, la centrale de la ville aurait été frappée et des maisons auraient été endommagées sur Staraya Avdiivka, la zone civile la plus proche de la Promazone.

« J’ai tout perdu ! Pourquoi tout ça ? Pourquoi vous êtes venus ? Pour voir comment brûle ma maison ? » Sergueï, 42 ans, un seau de neige à la main hurle devant sa maison en flammes intégralement détruite par un tir de Grad. Par chance, il n’était pas chez lui hier soir. Il est en larmes, impuissant devant le brasier qui a englouti tout ce qu’il possédait. Sa mère, Lioudmila, 69 ans, ramasse la neige pour tenter d’éteindre le feu. Ils ne sont, tous les deux, armés que de 4 seaux et de bouteilles d’eau découpées, sans eau autre que celle des flaques boueuse face à leur maison en ruines. L’explosion a soufflé les vitres de la maison voisine, il ne reste qu’un immense tas de briques et de braises rougeoyantes sur lequel dansent les flammes. Il se dégage une odeur nauséabonde de fuel et de plastique brûlé. La fumée épaisse pique les yeux et la gorge, l’air est irrespirable. Lioudmila répète en boucle : « Quand est ce qu’ils arrivent ? » Elle parle des pompiers, ils ne viendront qu’à 11h du matin seulement.

Devant la situation, ce sont les officiers de presse du centre ATO qui éteignent l’incendie, de 6h30 à 9h du matin ils œuvrent dans le brasier. « Surtout que le feu ne se propage pas aux autres maisons ».

Dans la rue, Viktor, 62 ans regarde la scène. C’est le père de Sergueï et le mari de Lioudmila, il regarde sa famille se débattre, impuissant sur son siège roulant. Viktor a eu la jambe droite sectionnée en 2014 par des éclats de roquette Grad, celle-ci est tombée devant son portail à l’endroit même d’où aujourd’hui il regarde le désastre d’un nouveau tir. Ce même jour de 2014, sa femme faisait une commotion cérébrale due au souffle de la roquette. Malgré son énergie impressionnante, Lioudmilla garde un lourd traumatisme depuis.

« Je vis avec mes parents et mon mari a été tué, il y a deux ans, comment survivre à tout ça ? On voit qu’une maison brûle et on se dit mais comment on va survivre ? Où est-ce qu’on peut aller ? Il n’y a même plus de mots pour décrire tout ça ». Natacha, voisine de la famille, se tient debout à coté de Viktor, elle a du mal à contenir ses larmes, son mari est mort la tête arrachée par un éclat d’obus de mortier de 120. Elle caresse son chien puis lui ouvre la gueule : « Regardez ce chien, il ne peut rien manger, il n’a plus de dents, il a mordu dans des résidus de bombe ! Quand ils commencent à tirer il aboie comme un fou, il est terrorisé. Et l’autre, le voisin, son cœur n’a pas tenu tellement il a eu peur des bombardements, voilà comme on vit, on n’a nulle part où aller ». Trois maisons du quartier ont été touchées pendant la nuit. Sergueï regarde ce qu’il reste de sa demeure : un amas informe de cendres et de briques fumantes : « Personne n’a besoin de nous, comprenez que je n’ai plus rien, nous sommes inutiles»

Il est 9h du matin, les bombardements reprennent, Les soldats ont réussi à endiguer le feu, ils sont couverts de suie et de sueur. Sur le visage de Vitali, officier de presse au centre ATO de Avdiivka, il y a aussi des larmes : « Bombarder les zones civiles, ça ne rentre pas dans le cadre de la guerre, j’ai des proches qui sont de l’autre côté, à Donetsk, à Lougansk. J’ai très très mal de voir ça, j’ai mal au cœur de voir que nous sommes logés dans une école pour enfants ». Cette guerre touche chacun dans sa vie personnelle, la perte d’un proche, des amis ou de la famille qui vivent de l’autre côté de la ligne de front . . .

Léonid Matycikhin est le porte-parole de l’ATO de la ville, il a 40 ans et est originaire de Crimée. Toute la soirée il a tenté de savoir où les obus et les roquettes tombaient, s’il y avait des victimes.
Ce matin il n’était plus le soldat de l’information mais un homme qui aide un concitoyen. « Je m’inquiète aussi pour les gens qui vivent sur les territoires occupés, moi-même je viens de Crimée,
on ne peut pas les oublier (…) on n’a qu’un seul ennemi »  Léonid sous-entend l’occupant russe et leur président Valdimir Vladimirovitch Poutine.

Cela fait deux semaines que les combats sont devenus plus intenses et atterrissent sur les habitations. Le 2 février dernier, c’était deux pompiers qui étaient touchés par un obus de 120 mm à proximité de l’école N°2 située à 300 mètres du centre-ville. Un des deux hommes est mort sur le coup, le deuxième blessé était emmené à l’hôpital de Dnipropetrovsk. Après 8 opérations Dimitri Tritiekin, 43 ans, décède le 19 Février à l’hôpital.

Lors de son enterrement le 23 février dans la vieille ville de Avdiivka, tous les pompiers de la ville sont réunis. Au loin on entend quelques tirs sporadiques, sur les visages ont peu voir la colère alterner à la tristesse. Un de ces collègues s’approche : « iIs sont venu récupérer nos gilets pare-balles, s’ils nous en avaient laissé ça ne se serait pas passé comme ça, il serait toujours là et ça, on n’a personne à qui le dire ».

Dimitri a été blessé en zone civile, le gilet pare-balle n’était donc pas considéré comme nécessaire. Les frappes arrivant, jusqu’à cette fin du mois de janvier 2017, principalement sur les lignes de front.

Dimitri laisse derrière lui une petite fille sourde de 10 ans et sa veuve Roxana. Son beau-père Vladimir, 62 ans, métallurgiste à la retraite, ne tarit pas d’éloge sur sa petite fille. Il est inquiet de ce
qu’elle va devenir, handicapée et désormais orpheline de père. « Nous n’avons pas voulu l’emmener ici, à l’enterrement, c’est trop dur, c’est trop grave ».  La petite vie désormais à Kharkiv,
chez ses grands-parents, une ville située à plus de 282 km de Avdiivka, relativement loin du front, loin de la guerre. Vladimir ne croit plus à la fin de la guerre, il est las en ce jour sombre, il n’est ni pro-ukrainien, ni pro-russe, il est juste las, il rêve à la paix sans oser y croire : « Ici c’est complexe, c’est comme Israël-Palestine, cela durera longtemps ».

Dans ce cimetière, proche du front, certaines tombes sont endommagées par des tirs mais ce sont surtout les nouvelles tombes, à la terre fraichement retournée et aux fleurs en plastiques aux couleurs encore vives qui se remarquent le plus.

« C’est pour effrayer, repousser les russes, le jour où ils viendront ». Tsenioutsa a 26 ans, il est soldat. Sur sa poitrine il a , accroché à son gilet pare-balle, le crâne blanc du Punisher, personnage de fiction issu de l’univers des comics Marvel. Comme une promesse faite à l’ennemi, la tête de mort aux dents longues incarne l’esprit de vengeance et de justice. Du haut de ses 26 ans, le « moineau », son surnom de guerre, s’est identifié à ce personnage de comics qui évolue dans un monde sans espoir, glauque, impitoyable. Il est affecté sur « Chasse royale » une ligne de front qui n’est autre que l’ancien hôtel spa du président Ianoukovitch et des oligarques d’avant- guerre. Aujourd’hui l’endroit est dévasté, les arbres de l’ancien hôtel de luxe sont coupés en deux par les tirs d’armes lourdes. La piscine est vide, jonchée de caisses de munitions et de résidus de toutes sortes. Une statue désuète de Mickey trône au milieu des jardins détruits de la villa. Celle-ci, située dans un bois, n’est plus qu’une ruine qui abrite les soldats qui gardent la position. Devant l’entrée un immense panneau à l’esthétique soviétique, criblé d’impact de balles annonce « Avdiivka » l’entrée de la ville sur le front.

Les soldats affichent des visages épuisés, les regards sont vides, ils sourient mais ils sont tendus, fatigués. Deux prêtres sont venus les voir. Prenant sur leurs congés, ils revêtent le gilet pare-balle sur leur soutane et se rendent auprès des hommes pour les écouter et les bénir. Un moindre soutien dans ce conflit qui dure déjà depuis 3 ans. Certains soldats sont là depuis 4 mois mais d’autres depuis 2014. Sur la Promazone, ils vivent dans des pièces sombres et insalubres sous les bombardements. La position adverse est, au plus proche, à une cinquantaine de mètres. Des balles des snipers restent figées dans les sacs de sable de leur casemate. Toutes les nuits les tirs d’armes lourdes se font entendre et les combats reprennent. Afin de ne pas attirer l’attention des observateurs de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), les combats d’artillerie n’avaient lieu que la nuit mais désormais ils ont lieu aussi le jour, dépassent les lignes de front et touchent les habitations.

Située à proximité de la Promazone, la barre d’immeuble de la rue Molodozhnaya est criblée d’éclats d’obus. Le 9 éme étage est condamné. A la place des fenêtres, des trous béants d’où l’on peut distinguer à l’horizon les deux tours de l’aéroport de Donetsk, la ville des séparatistes. À l’intérieur, 20 familles y vivent encore, principalement au rez-de- chaussée dont 8 enfants et deux nourrissons. L’immeuble est fendu en deux du fait des bombardements de 2014 qui ont touché les étages supérieurs, l’eau s’infiltre de toute part, des champignons ont poussé par endroits. Il y a en tout 136 appartements, mais beaucoup sont vides pendant que d’autres, plus proches du sol sont habités par plusieurs familles dans des conditions très difficiles. Les habitants se sont habitués aux frappes, la dernière fois qu’ils se sont réfugiés en sous-sol c’était en 2015. Ils sont tous descendus, ils ont pris les animaux et depuis la cave ils entendaient leurs appartements se faire bombardés. Ce jour-là, à 6h30 du matin, une grande mère invalide et son petit-fils se sont morts. Ce sont leurs voisins qui les ont enterrés car il n’y avait plus personne pour le faire.

Partir, ils n’y pensent même pas, ils n’ont nulle part où aller, pas d’argent. Ils vivent ici depuis 21 ans, toute leur vie est construite sur ces terres, ils y ont leurs amis, leurs familles, leur cimetière . . . C’est ainsi qu’une habitante l’explique. Cette jolie femme blonde d’une quarantaine d’années tout au plus, fume cigarette sur cigarette dans le hall de l’immeuble détruit. Anna raconte quand tout cela a commencé, quand la guerre s’est invitée dans leur maison, bouleversant leur quotidien. « Le 27 juillet 2014, on est allé au travail, et j’ai lu sur internet qu’ils avaient bombardé notre maison. J’ai pensé : non mais allez quoi, arrêtez. Puis j’ai appelé chez moi, je n’ai pas réussi à joindre mon fils et après il a appelé il m’a dit: maman c’est un enfer ici, ils ont bombardé, on est tous partis, pieds nus, ou en chaussons, on ne comprend pas ce qui se passe »

Malgré le grand sourire affiché sur son visage, elle n’en peut plus, elle veut juste du calme, que la paix revienne, et que ses enfants puissent aller à l’école et rentrer le soir à la maison. « J’ai deux enfants, quand je suis au travail, si les bombardements commencent je le ressens dans tout mon corps car j’ai deux enfants vous comprenez ? Je ne peux même pas les appeler. Sur Maïdan, les gens qui sont morts ont les a érigés en héros, et nous dans tout ça ? Nous on est comme des chiens. Ça fait déjà trois ans. . . »

Les voisines de l’immeuble se sont réunies autour d’elle, chacune explique sa situation, toutes similaires : ils survivent sous les bombes, entre système D et entraide. Un homme enlace sa femme, elle a perdu son frère tué par la guerre l’année passée. Il lui a offert Thomas, un chaton pour tenter de lui rendre le sourire, conscient que rien n’y fera, il voudrait juste que sa femme ne plonge pas dans une tristesse sans fond. Dans leur appartement toutes les fenêtres sont à moitié recouvertes de sacs de sable, ne laissant passer que peu de lumière, la vue donne sur l’immeuble d’en face qui est devenu un hôpital militaire de fortune. Les murs sont cloqués par l’eau qui s’infiltre depuis les étages supérieurs, la baignoire de la salle de bain sert à récolter cette eau pour eux et leurs voisins. Ils ont un fils d’environ 12 ans. Assis sur le matelas installé dans le salon, l’enfant serre le chat dans ses bras, il voudrait une photo ave l’animal, il tente de sourire puis abandonne.

Les tirs reprennent, Anna conclue : « La vie avant la guerre, on vivait comme tout le monde, il y avait du travail, il y avait de l’argent, on allait à Donetsk dès qu’on avait besoin de quelque chose. À l’époque, tout était plein de roses ! On ne voulait pas aller en Russie, on voulait simplement payer moins d’impôts ! Nous avions tellement de roses, et maintenant nous sommes juste une zone grise ».

Actuellement, les combats d’artillerie entre les deux positions sont devenus encore plus intenses. La ville de Avdiivka continue d’être bombardée à l’arme lourde. Dans la journée du 2 mars, cinq habitations ont été totalement détruites, et plus de 15 tirs d’obus de mortiers de 120 ont atterri dans les zones résidentielles ainsi que six tirs de tanks. C’est toute une population civile, otage de cette situation, qui tente de survivre, dépendante des aides humanitaires qui arrivent au compte-goutte.


Gaëlle Girbes

www.gaellegirbes.com

Gaëlle Girbes débute le photojournalisme en 2006.  Ses reportages la conduisent en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est mais aussi dans des mondes plus proches mais pas forcément accessibles, celui du cirque ou celui du sport, comme l’univers de la boxe professionnelle ou encore celui des Rroms de la banlieue parisienne.
Le photojournalisme est pour elle avant tout une aventure à la rencontre des autres, que ce soit l’histoire personnelle des individus ou bien l’histoire collective des peuples. Elle s’applique à l’attention du regard, qui rend toute histoire intéressante, à observer pour comprendre, pour savoir, afin de raconter sans mentir, suivant ainsi le précepte d’Henri Cartier-Bresson : « Photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. »  C’est cette ligne de mire particulière qu’elle tente toujours d’ajuster, le plus précisément possible dans son travail, et qui lui sert de ligne directrice.

En 2010, elle intègre l’agence Webistan du photographe Reza, avec lequel elle travaille jusqu’en mars 2012.
Depuis, elle collabore avec le photoreporter Patrick Chauvel.

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