Les combattants d’Hama – Pierre Roth

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Les combattants d’Hama – Pierre Roth

« L’ordinaire quotidien des combattants d’Hama »

Réalisé en Syrie en septembre 2014, aux fronts de Mourek et Kafr Zeta pour la libération et la défense d’Hama. Ce reportage présente le quotidien d’un groupe de combattants qui lutte contre le régime de Bachar el‐Assad. Comme il en existe des dizaines dispersées partout en Syrie ces brigades locales se distinguent car elles n’appartiennent ni à l’État islamique ni au Front al‐Nosra mais regroupent des islamistes dits « modérés ».

D’une moyenne d’âge oscillant entre 20 et 30 ans, les membres de cette brigade sont tous originaires d’Hama et ses environs, à l’ouest du pays. Ils étaient étudiants ou jeunes professionnels, subissant la répression du régime depuis toujours et désireux de vivre selon leurs choix ils deviennent des contestataires pacifiques puis les acteurs engagés d’une révolution qui s’étendra à l’ensemble du pays, convaincus de la réussite du mouvement et de la chute du régime.

La révolution a laissé place à la guerre d’une violence incroyable, présente dans tous les aspects de leur vie.

Ces anciens contestataires qui n’étaient à l’origine aucunement préparés à la guerre se sont progressivement transformés en guerriers. Ils présentent quatre ans plus tard les traits caractéristiques d’un épuisement moral et physique causés par une guerre sans fin et sans nom. Rajouté à la complexité du conflit et aux pertes humaines quotidiennes,
l’inaction des puissances occidentales est au coeur de leurs discours et influe sur cet épuisement moral de voir la guerre s’éterniser dû à l’inégal rapport de forces. La haine envers les forces de « Bachar » a dépassé le point de non‐retour; le mot lui‐même est devenu une insulte. Ce sentiment est général et malgré l’absence totale des perspectives d’avenir elle semble être l’unique motivation de la continuation du combat. La révolution syrienne est un vaste souvenir qui paraît déjà loin dans leur esprit. Ils confirment ces propos, les anciens forment les plus jeunes à se battre, ils savent que leur combat va durer mais c’est une lutte désespérée, ils ne croient plus en la victoire. Le pays est morcelé de toute part et l’avenir appartient désormais à des puissances étrangères qui veulent se partager le gâteau et à des groupes venus des pays voisins qui s’imposent au peuple syrien dans le sang et la violence. Autant d’éléments contextuels qui favorisent une évolution de la radicalité de ces jeunes qui auparavant se présentaient fièrement comme acteurs d’une révolution légitime, aujourd’hui représentants d’une rébellion essoufflée, dont la cause originelle paraît si lointaine que leur combat s’apparente davantage à un terme généraliste que l’on peut nommer « la guerre en Syrie ».

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Repère proche du front de Morek, accueillant une dizaine de guerriers. Deux combattants montent la garde sur le toit, surveillant de près les passages sur la route et dans le ciel. Au loin les lumières scintillantes sont facilement identifiables comme les villes occupées par les forces du régime. En effet les rebelles éteignent tout durant la nuit car un simple téléphone allumé peut être visible du ciel et devenir la cible d’une attaque aérienne.

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A l’entrée de l’hôpital situé près du front de Kafr Zita, Le docteur Abdallah montre les dégâts occasionnés par les bombardements de la veille. Décidé à rester sur le front pour aider et ce malgré les risques et les conditions de soins très précaires. Il se justifie ironiquement comme étant un « braveheart », ne pouvant laisser son peuple seul face à la violence du conflit.
Il soigne principalement des civils victimes des bombardements mais aussi des attaques chimiques au chlore. Ils observent depuis peu l’utilisation de mélanges de gaz inconnus dont les traitements habituels sont inefficaces.
En 2013 Damas signait le traité sur l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques.

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Rebelles et soignants se mettent à l’abri et scrutent les tracés du MIG qui précèdent un bombardement imminent. Les attaques aériennes ne s’arrêtent jamais, à cette période on pouvait compter une vingtaine d’avions ou d’hélicoptères jour et nuit. Les rebelles et civils ne disposent d’aucune protection hormis de se cacher et d’éteindre les lumières durant la nuit, ensuite c’est du hasard et de la chance.

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L’un des deux médecins de l’hôpital dans la rue juste après l’explosion d’un baril de TNT sur la ville. De fabrication artisanale, sans aucune précision, les barils sont jetés d’un hélicoptère sur les zones civiles. Le régime les utilise pour réaliser un maximum de dégâts et faire des villes des champs de ruines.

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Ahmad scrute le ciel et surveille les trajectoires du MIG qui vient de faire feu sur la ville. A l’écoute du talkie qui lie toutes les brigades dispatchées dans la région, ils obtiennent ainsi des indications sur les mouvements des forces du régime, rapidement identifiées sous l’appellation « Bachar », qu’il s’agisse de forces terrestres ou aériennes, « Bachar » représente l’ennemi.

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Civil victime d’un bombardement. Les soins sont très précaires,  le « tri » est quotidien, ceux dont les blessures ne sont pas vitales sont évacués vers des zones reculées. Les soignants s’estiment chanceux de préserver ce lieu, sur les lignes de front les hôpitaux de fortune sont souvent la cible des attaques aériennes.

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Combattant attentif sur la route du front. La constitution des membres des brigades changent régulièrement, mais elles ont en commun leur appartenance géographique. Dans la région d’Hama, les combattants sont tous originaires de la ville d’Hama ou de ses campagnes. Ce sont des « gens du coin » qui rejoignent une brigade car ils connaissent quelqu’un, un ami, une connaissance, un membre de leur famille.

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Moment de détente entre camarades de guerre. Un enfant joue au moudjahidine sous le regard de ses aînés.

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L’un des anciens chante dans le sous-sol du repère. Chaque jour les combattants se retrouvent, ils font le bilan de la journée, l’évolution du front, leurs frères d’armes disparus, les nouvelles des autres brigades. Ils se recueillent également, mais durant ce reportage peu d’attitudes religieuses étaient visibles. Cependant la religion est présente, à des niveaux de radicalité différents mais une chose est sure, la guerre a révélé la pratique religieuse. Auparavant sous la pression du régime, la libre pratique individuelle était difficile, maintenant dans ce contexte chaotique la religion leur permet de se raccrocher aux valeurs sures et originelles.
Elle est la seule échappatoire d’une atmosphère ambiante dominée par le sentiment d’abandon, justifié notamment par l’inaction des puissances occidentales.

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Confessions secrètes entre combattants. Ils se connaissent très bien, ils ont des rapports humains forts. Dans leurs rêves ils s’imaginent ailleurs dans une autre réalité, mais sur le terrain la notion de martyr constitue la seule raison d’être. Ils rendent hommages à leur mort qu’ils connaissaient bien, ils les pleurent, éprouvent de la rage et de la colère à chaque fois. Les morts sont présents partout, des inscriptions sur les arbres, des photos encadrées ou sur leurs téléphones, ils sont submergés par la mort à chaque instant. Mais avec le temps il n’y a plus de place, les visages s’entassent et la mort se banalise.

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Moment de détente en fin de journée. Jouer aux cartes est une manière pour eux de se rattacher à une image de la vie ordinaire. Mais ça ne dure pas, la partie sera courte. L’avenir parait inexistant, ils ne croient plus en la victoire et le passé est oublié ou rejeté par autant de sacrifices et désillusions.
Mais ils sont dans une spirale irréversible, maintenant ils sont allés trop loin, ils sont obligés de continuer. L’attachement au sacrifice de soi contre la figure du mal représenté par Bachar el-Assad est la seule motivation de la continuation du combat.

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L’un des combattants lors d’un jeu d’entrainement dans les sous-sols du repère. L’attachement à l’autre est le point fort de ces brigades, mais on peut observer l’aisance avec laquelle ils peuvent passer de l’homme ordinaire ayant des grandes valeurs morales au combattant aguerri qui tombe dans l’excitation du combat.

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Séance de combat en soirée dans les sous-sols du repère. Lorsqu’ils ne sont pas au front, ils occupent leur temps en parlant, fumant, ou parfois comme ici en s’entrainant. Certains ont plus d’expérience que d’autre au combat mais ils ont tous des compétences différentes. Ils ne se jugent pas, le respect de leur semblable est très présent.

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Les hommes de la brigade se réunissent en fin de journée dans le sous-sol de leur repère.

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Vue du repère de la brigade, Ahmad pointe une fumée d’explosion après l’attaque d’une zone civile par l’aviation de l’armée du régime. A l’écoute constante du talkie les mots « Bachar » ou « MIG » sont récurrents et annoncent un nouveau largage dans les parages. Le scénario se répète une vingtaine de fois par jour, quelques minutes après les sirènes des ambulances se font entendre. Avant qu’elles deviennent elles-mêmes la cible des chasseurs.

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Le chef de la brigade concentré sur son smartphone. Chaque brigade dispose d’un chef, plus âgé et donc respecté par les plus jeunes. Elles s’entraident en hommes ou matériel sur le front mais leur fonctionnement est indépendant des autres. Généralement mal équipées, elles disposent d’armes légères insuffisantes face aux forces du régime. Ainsi beaucoup de querelles existent entre brigades, dues principalement à l’influence étrangère et à l’obtention de financement. Car malgré l’inaction occidentale, l’implication des gouvernements étrangers est réelle, ils financent armes et matériel à certains groupes déterminés, ce qui contribue à la méfiance et la dislocation entre les brigades.

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QG de la brigade, moment de repos en fin de journée. Les combattants ont les yeux rivés sur leurs smartphones. Malgré l’apparente précarité, ils disposent de connexions internet satellitaires, elles sont bricolées et lentes mais fonctionnent. A chaque temps de pause ils ressortent leur portable, véritable constat de la réalité, ils consultent de nombreuses vidéos et photos où l’omniprésence de l’horreur coïncide avec le commun : crimes, exécutions, visages morts, ensanglantés, torturés, trophées de guerre … Puis ils passent à des jeux de guerre et parfois des vidéos comiques. Image forte d’une banalisation de l’horreur et de la cruelle transformation de l’homme par la guerre.

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Repas du midi, ils prennent un à deux repas par jour, les aliments varient peu mais ils s’approvisionnent relativement facilement. Il y a encore des cultivateurs et des magasins, mais cela reste précaire, en plus des bombardements sur les zones de commerces « actives ». Logiquement plus on s’approche du front moins il y a de civils, certaines villes sont désertes avec une dizaine d’habitants, d’autres à quelques kilomètres sont animées avec une activité économique, il y a des commerces, des familles, un marché.

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Jeune adolescent. Fils de l’un des anciens de la brigade. Son père le forme à monter et démonter les armes, lui donne des conseils sur les situations de guerre pour qu’il sache se défendre. Les écoles n’existent plus, les enfants s’occupent de l’intendance des maisons, servent les invités, font la vaisselle, lavent le linge… Il voulait devenir médecin et fonder une famille, son jeune frère voulait devenir professeur. C’est le sacrifice de toute une génération.

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Les anciens dans la préparation du repas pour la brigade. Le frère du chef témoigne, il raconte les décennies passées sous les régimes de la famille Assad. Leur avenir était déjà verrouillé, peu de perspectives, des horizons bouchés, l’utilisation de la terreur contre le peuple. Mais il se rappelle des touristes occidentaux qu’il accueillait, ils voyageaient librement à travers le pays. Son discours est nostalgique et tragique à la fois. Il repense fièrement à la révolution, si lointaine dans son esprit qu’elle paraît déjà oubliée. Aucun mot pour expliquer le présent, il montre juste une vidéo de ses fils d’une dizaine d’années qu’il entraîne à monter et démonter une kalachnikov, pour survivre dans cet enfer et continuer le combat.
Il sait que la guerre continuera mais que la cause originelle disparaîtra progressivement pour laisser place à un extrémisme religieux hors de contrôle. Il critique fortement les puissances occidentales de l’abandon de tout un peuple aux griffes d’un tyran fou.

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Lever du jour sur le QG de la brigade bercé par le bruit des bombardements alentours et le son du talkie-walkie constamment allumé, et prêt à donner l’alerte.




Roth Pierre
Photo reporter indépendant, né en France en 1987.

Tel : 06 70 99 33 00
Mail : roth.photographie@gmail.com
Site web : http://www.pierreroth.com

Après avoir commencé une licence de cinéma à la fac de Rennes, je suis passé par une phase de remise en question recherchant « l’image brute », tirée du réel et sans modification. Je me suis finalement tourné vers la photographie en autodidacte. La volonté de faire du reportage viendra plus tard, influencé par les photos reporters humanistes, puis par des photographes documentaires et de guerres engagés.
Les débuts ont été marqués par la chambre noire et le noir et blanc. J’ai commencé en concourant pour le prix de l’EMI CFD en 2008 en présentant trois reportages qui furent sélectionnés. Rapidement j’axe mes sujets vers les minorités, les populations « oubliées » et victimes d’injustices, avec l’ambition de sensibiliser le public et de témoigner de ces situations.
En 2010, je réalise « Au-delà du voile … » au Liban, sujet faisant écho à la situation en France, alors en voie d’interdire le port du voile intégral. Il aboutira sur un court partenariat avec l’agence Wostok Press.
En 2012, la récompense du prix France info / XXI pour le reportage « Une vie à Medjugorje ? » qui présente la démarche des pèlerins catholiques dans la ville de Medjugorje en Bosnie, conforte l’idée de persévérer dans mes engagements photographiques. Le prix permettra de financer « L’ordinaire quotidien des combattants d’Hama », reportage ciblé sur les combattants modérés syriens sur le front d’Hama, en septembre 2014.

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